Image de couverture : « It’s Darkest Before The Dawn » par Andrius Banelis pour Fine Acts remixée par la Chaire UNESCO RELIA sous licence CC-BY-NC-SA 4.0.
👤 Barbara Class est dans les technologies éducatives depuis 25 ans et contribue à penser le domaine de l’Education ouverte et libre (EOL). Elle travaille actuellement à UniDistance Suisse sur l’évaluation des apprentissages en EOL. (Voir son profil).
👤 Mathilde Panes. Au sein de la Haute école pédagogique du canton de Vaud, Mathilde Panes conduit des initiatives en faveur de la science ouverte, en mettant l’accent sur les ressources éducatives libres (REL). Depuis trois ans, elle s’efforce de promouvoir les REL auprès des enseignants universitaires. Elle est titulaire de diplômes en sciences de l’information et en gestion d’entreprise, ainsi que d’un CAS en gestion des données.
👤 Henrietta Carbonel, PhD, est ingénieure pédagogique au sein de l’Educational Development Unit in Distance Learning (EDUDL+) à UniDistance Suisse. Elle accompagne les enseignants dans le développement de leurs compétences pédagogiques et la conception de dispositifs d’apprentissage à distance. Ses travaux de recherche portent sur le numérique dans l’enseignement supérieur : l’université du futur, l’IA dans l’apprentissage et les évaluations à distance. Elle s’intéresse particulièrement aux méthodes spéculatives comme leviers pour anticiper et questionner les évolutions possibles de l’éducation.
« Je n’arrive pas à ouvrir ton fichier », « la mise en page est perdue », « ce logiciel n’est pas disponible dans mon institution », « quel logiciel devrions-nous utiliser pour collaborer ? ».
Nous avons tous et toutes été confronté·es à ce genre de situation.
Partager avec ouverture n’est pas seulement un état d’esprit, c’est aussi un ensemble de pratiques concrètes et de choix de technologies. Les formats posent problème, les plateformes enferment leurs utilisateur·rices et les licences soulèvent des questions à chaque instant. Explorons ce qui rend le partage complexe et comment s’y orienter avec un minimum de liberté.
Un défi se définit comme un obstacle à franchir pour atteindre un objectif donné. Il est donc central d’identifier l’objectif, soit la finalité de l’acte de partager ; partager se référant à l’acte de diviser et de distribuer entre personnes.
Est-ce qu’on partage pour créer ensemble de la connaissance ? Est-ce qu’on partage pour se rendre visible ? Est-ce qu’on partage pour donner accès ?
Ces quelques exemples montrent à quel point il est essentiel, en premier lieu, de savoir se situer dans la culture du partage et de savoir précisément à quelle(s) fin(s) on partage. Il s’agit d’identifier le pourquoi.
Ensuite, se pose la question de comment partager. Est-ce que l’on pense le partage, en amont, comme principe structurant ? Est-ce qu’on le pense en amont comme un élément de la conception pédagogique ? Est-ce qu’on décide plutôt de partager une production déjà réalisée en aval ?
Enfin, viendra le quoi : quoi partager ? Le processus de (co-)création ? La production finale ? Un fichier LISEZ-MOI ?
Il s’agit d’identifier le comment et le quoi (voir The Golden Circle de Simon Sinek) en termes d’organisation micro-sociétale qui va choisir ses valeurs et mettre en place ses règles (pour en savoir plus, voir par exemple le texte de Bollier, Challenges in Expanding the Commonsverse. International Journal of the Commons, 2024 ou les ouvrages de Dardot & Laval, Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle. La Découverte, 2015, et Instituer les mondes. Pour une cosmopolitique des communs. La Découverte, 2025).
Ces questions, en lien direct avec la conception pédagogique sont complexes en soi, autrement dit, faites d’éléments enchevêtrés. Elles le deviennent encore davantage quand on y ajoute les dimensions juridiques, économiques ou techniques comme exemplifié ci-dessous.
Des bonnes intentions aux contraintes pratiques
Derrière le concept de ressources éducatives libres (REL) se trouvent des convictions, des intentions et une certaine complexité. Passer d’une conviction au partage effectif de ses propres productions sous forme de REL ne peut se faire qu’en s’y essayant, seul·e ou avec du soutien.
De la recherche de ressources à leur réutilisation, leur adaptation et leur publication, un·e passionné·e de REL devra faire face à de nombreuses incertitudes. Par exemple, le simple fait de découvrir une REL est un processus en plusieurs étapes : définir ses besoins ; effectuer des recherches dans plusieurs référentiels (à condition que la ressource y soit stockée) ; et évaluer la qualité de la ressource et son adéquation à l’objectif visé, en tenant compte à la fois de l’exactitude de son contenu et de la pertinence de son approche pédagogique. À titre d’aparté, l’IA peut s’avérer très utile ici pour vous aider à identifier où trouver des REL pertinentes.
Une fois que vous avez trouvé une REL, vous devrez probablement la transformer. Cela implique de comprendre ce que vous êtes autorisé·e à faire ou non. Les licences Creative Commons (CC) ou de savoirs traditionnels (TK) sont particulièrement utiles ici, si vous comprenez ce que signifient les différentes licences CC ou TK.
Le thème de l’intelligence artificielle ajoute également à la complexité de la création de REL : une nouvelle crainte pourrait surgir : « mon contenu sera-t-il utilisé de manière abusive par l’IA ? ». L’incertitude est grande.
De plus, derrière toutes ces étapes se cache le défi technologique.
Une culture numérique pour s’affranchir de technologies, d’outils et de formats spécifiques ?
L’ouverture consiste à redéfinir les rapports de force au niveau pédagogique afin de co-créer des connaissances au sein d’une communauté d’acteurs et d’actrices engagé·es ; il s’agit également de redéfinir la connaissance comme un bien commun ; enfin, il s’agit de transformer la gouvernance de la connaissance et de la technologie. Concrètement, l’ouverture est étroitement liée aux enjeux technologiques. En effet, le choix d’une technologie donnée s’accompagne de ses propres contraintes et libertés. La création d’une REL implique plusieurs étapes : contenu, pédagogie, conception, droits d’auteur/attribution, publication, et chaque étape s’accompagne de technologies et d’outils. C’est là que les frictions apparaissent : des fichiers qui ne s’ouvrent que dans un seul logiciel, des mises en page qui se cassent ailleurs, des polices manquantes, des plateformes payantes, « non disponibles dans mon établissement ou pour les citoyen·nes en général ». La ressource peut être partageable sur papier et numériquement au format PDF, mais inutilisable dans la pratique.
De plus, les établissements privilégient souvent des outils « sûrs », pris en charge en interne, stables et intégrés. L’inconvénient : les utilisateur·rices sont prisonnier·es de ces outils. Les créateurs de REL ont donc la responsabilité de trouver un équilibre entre les outils et formats couramment connus et utilisés, et d’autres qui sont plus ouverts, portables et modifiables. Cela peut entraîner de l’incertitude et une charge de travail supplémentaire, car les personnes contributrices doivent maîtriser l’utilisation d’un large éventail de technologies, d’outils, de formats et d’astuces de conversion potentielles. Les problèmes techniques semblent insurmontables car ils s’accumulent et semblent affecter la forme alors qu’on souhaite se concentrer sur le fond et créer. Mais la technologie affecte bel et bien le fond, augmentant la responsabilité du créateur ou de la créatrice et des utilisateurs ou utilisatrices ultérieur·es. Le choix de la plateforme, du format ou du modèle aujourd’hui peut créer des problèmes plus tard. L’idéal du partage peut rapidement devenir un fardeau.
Favoriser l’ouverture par le soutien
La complexité n’est pas une raison pour abandonner. C’est un défi à surmonter et une raison de mettre en place un écosystème de soutien autour des REL et de l’éducation ouverte plus généralement. L’acquisition d’une maîtrise – sans parler d’une maîtrise parfaite – de la technologie prend du temps. Elle se fait étape par étape, en apprenant quelles décisions facilitent la co-création et la réutilisation, et en mettant en commun et en partageant ces informations. Il n’y a donc rien de mieux qu’un bac à sable pour devenir un·e expert·e en REL d’un point de vue technologique.
Le soutien peut être technique, comme pour les formats, les exportations et les vérifications d’accessibilité. Il peut être éditorial, comme pour structurer une ressource en vue de sa réutilisation. Il peut être juridique, comme pour la compatibilité des licences et les contenus tiers. Et, surtout, il doit être social. Savoir à qui s’adresser, disposer d’une communauté qui partage des modèles et des conseils, et apprendre à partir d’exemples concrets transforme les essais et les erreurs en une pratique partagée.
C’est également là que se présente le piège de la « pureté ». Il est tentant de penser en termes d’« ouvert contre fermé » ou d’« ouvert contre défaillant », comme si l’on avait besoin d’un flux de travail parfaitement ouvert du début à la fin. Il est plus productif d’envisager l’ouverture comme un continuum. Une orientation vers l’ouverture, par le partage dans plusieurs formats ou la mise à disposition d’une version modifiable parallèlement à une version stable, est plus utile que de courir après un idéal et de ne rien publier. L’objectif est de tirer parti et de faciliter autant que possible la tâche de quiconque souhaite exploiter cette ressource.

Recommandations pour réduire concrètement la complexité
- Publiez par paires : un format « facile à lire » (PDF/HTML) plus un ou deux fichiers sources « faciles à modifier » (par exemple, des fichiers Markdown, mais aussi DOCX et ODT, PPTX et ODP, etc.).
- Choisissez des formats portables dès le début : évitez les fonctionnalités spécifiques à certains outils qui ne survivent pas à l’exportation (polices exotiques, animations lourdes, widgets propriétaires intégrés).
- Documenter les bases : inclure une brève note « Comment réutiliser/modifier » (outils nécessaires, emplacement des fichiers source, licences, attribution, etc.).
- Préférer une ouverture « suffisante » à l’absence totale de co-création et/ou de partage : une ouverture partielle et une documentation claire valent mieux qu’une REL idéale qui n’est jamais mise en œuvre.
En termes de complexité, comment surmonter les défis du partage et du mettre en commun ?
Au niveau de l’attitude personnelle, évacuer toute forme de peur (peur d’être jugé par un·e collègue, peur du temps que cela va prendre, peur de changer, etc.) et avoir confiance dans ses pratiques, faire du mieux qu’on peut, en sachant que l’on peut se tromper et que l’on va pouvoir corriger par la suite. Voir « l’exposition » non comme un risque mais comme une manière de grandir et de progresser, par le regard constructif de l’autre.
Au niveau organisationnel, se positionner dans une approche systémique bienveillante qui va mettre au centre le commun et le vivre ensemble (voir Class, B., Depoterre, S., Deville, Y., Fromentin, J., Guevel, A., Magdeleine, A., & Meier, M. (2025, 28–31 Mai). Potentialiser une éducation ouverte et libre en enseignement supérieur francophone Questions de pédagogies dans l’enseignement supérieur, Brest, 19-23 mai sur HAL (Nantes Université) ou TECFA). Le partage y devient un principe structurant.
Au niveau pédagogique, choisir des théories d’apprentissage orientées vers la collaboration. Par exemple la théorie de l’apprentissage situé et distribué des années 1970-1990 (voir les travaux de Perkins) conceptualise les compétences de l’individu-solo et celles de l’individu-plus. Ces dernières se réfèrent à la capacité de tirer partie de ses ressources internes mais également de ressources externes comme les communautés de pratique ou la technologie.
Au niveau technologique, utiliser des logiciels libres autant que possible – ces logiciels dont l’ADN est le partage, et auquel tout·e citoyen·ne peut avoir accès, permettent également de récupérer une forme de démocratie. Ils connaissent un nouveau souffle, alors c’est le moment de rejoindre une communauté de pratique (voir, par exemple, la communauté Framasoft) et de s’y mettre !
Finalement, partager, c’est bien plus simple qu’on ne le croit : il suffit de penser différemment ! Comme disait Bawden (1991): « Il est bien plus facile — et donc plus courant — de traiter des problèmes nouveaux de manière familière que de traiter des problèmes familiers de manière nouvelle. »
✍ Série d’articles. Cet article fait partie de la série « Partager est un défi », publiée tout au long du mois de mars 2026, en collaboration avec la Chaire UNESCO RELIA et le réseau UNITWIN-UNOE.
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🖼️ Image de couverture. L’intention artistique originale reste celle de l’artiste et peut être différente de l’intention éditoriale de notre remix. Nous remercions Andrius Banelis pour le partage de son œuvre sur Fine Acts sous la licence ouverte CC BY-NC-SA 4.0.
🌐 Traduction. Cet article a été rédigé en anglais. Sa traduction, réalisée à l’aide d’outils automatiques puis relue par notre équipe, peut contenir des imprécisions. Merci de nous signaler toute erreur éventuelle.
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