EUniWell logo

Open Education

L’éducation ouverte entre deux systèmes : enseignements tirés de l’expérience française et allemande



Colin de la Higuera et Markus Deimann

Image de couverture : Markus Deimann et Colin de la Higuera, photo prise à l’occasion de la venue de Markus à la Chaire UNESCO RELIA – Halle 6 Ouest Nantes.

Cet article est une traduction en français d’un texte rédigé par Markus Deimann, un chercheur allemand en sciences de l’éducation à l’Université de la Ruhr à Bochum, spécialisé dans les technologies éducatives, les ressources éducatives libres (REL) et l’innovation pédagogique numérique. Depuis plus de vingt ans, il travaille à l’intersection entre éducation et numérique, avec un intérêt particulier pour l’apprentissage ouvert, l’intelligence artificielle et la transformation digitale des universités.

Markus Deimann était de passage à Nantes Université en mars 2026 lors de la semaine de l’éducation ouverte, l’occasion pour lui de découvrir les initiatives nantaises et de nous partager ses recherches et ses projets. Plongeons à la découverte de son analyse.


Introduction : une visite ciblée

Dans le cadre de mes fonctions au sein de l’Open Resources Campus Rhénanie-du-Nord-Westphalie (ORCA.nrw, je suis régulièrement en contact avec des initiatives similaires hors d’Allemagne. Les conférences internationales telles que l’OEGlobal constituent l’un des principaux vecteurs de cette collaboration. Un autre instrument est l’accord de mobilité Erasmus+, qui facilite les possibilités de formation et de développement professionnel pour le personnel universitaire des pays participant au programme afin de promouvoir l’internationalisation. Dans mon cas, sur recommandation personnelle, j’ai décidé de me rendre Nantes Université, qui héberge la Chaire UNESCO pour les ressources éducatives libres (REL) et l’IA. Compte tenu de l’énorme attention que l’IA a suscitée dans tous les domaines de l’éducation depuis le lancement de ChatGPT en novembre 2022, et de toutes les questions qui ont été posées concernant son rapport à l’éducation et à la démocratie en général, ainsi que son impact sur les REL (qu’il s’agisse de leur développement ou de leur disparition), la chaire UNESCO me convenait parfaitement).

Affiche de l'intervention de Markus Deimann intitulée "IA et éducation : deux adversaires faits pour s'entendre".
Affiche de la conférence de Markus Deimann

Mon objectif était donc de me familiariser avec les différentes activités et projets menés à Nantes Université et au sein de la chaire UNESCO. En bref : j’ai essayé de comprendre comment aborder l’IA sans tomber dans le piège de la « panique face à l’émerveillement » (Stash, 2024)1.

L’éducation ouverte en France : communauté, créativité et vision à long terme

Lors de mon séjour à Nantes, j’ai eu plusieurs réunions avec des collègues de la Chaire et d’autres institutions associées. L’une d’entre elles, est la Fabrique REL, qui vise à sensibiliser et à impliquer les communautés de pratique dans l’éducation ouverte. De nombreuses activités sont menées pour identifier, au sein de l’université, les praticiens qui suivent déjà les idéaux de l’éducation ouverte, souvent sans s’en rendre compte. Ces membres du corps enseignant pourraient devenir des ambassadeurs capables d’agir comme des agents du changement selon une approche ascendante. Cela diffère de l’approche descendante habituelle, qui tente de modifier les activités d’enseignement et d’apprentissage à l’aide des technologies numériques. Il semble y avoir une pression générale pour changer les choses, car les étudiants et les employeurs l’attendent. La Fabrique REL, en revanche, s’intéresse à la manière dont les enseignants exercent leur métier au quotidien et considère leurs activités pédagogiques comme un excellent moyen d’apporter des améliorations.

La Loire avec un soleil couchant.
Photo de Markus Deimann prise lors de son séjour à Nantes

Au niveau européen, la Chaire est responsable de l’éducation ouverte au sein d’EUniWell, un réseau de douze universités. Le principal défi du réseau est d’encourager la participation sur une base volontaire, c’est-à-dire parallèlement à d’autres engagements.

Il s’agit d’une approche remarquable pour promouvoir l’éducation ouverte sans le label « REL », mais dans le cadre plus large du « partage » (voir la série « Le partage est un défi ».

Dans le même esprit, on peut citer le développement de l’atelier « Fresque » sur l’éducation ouverte, inspiré du format de sensibilisation au changement climatique du même nom. Cet atelier est participatif, basé sur des cartes, et conçu pour des personnes qui n’ont jamais entendu parler des REL. Il se déroule en trois phases : comprendre pourquoi l’ouverture est importante, s’entraîner à convaincre les autres et identifier une action concrète que chaque participant peut entreprendre. Il s’agit avant tout d’un format de conversation plutôt que d’enseignement.

Ainsi, ce que ces bonnes pratiques ont en commun, c’est qu’elles consistent toutes à aller à la rencontre des gens là où ils se trouvent, c’est-à-dire dans leurs pratiques pédagogiques. Il est vraiment important de comprendre les différents contextes, les défis et les obstacles en matière d’éducation ouverte.

L’éducation ouverte en Allemagne : infrastructure, fédéralisme et le problème du « toujours en version bêta »

À première vue, le paysage allemand des REL semble plus institutionnalisé que le français. Il existe des portails dédiés, des réseaux nationaux et une stratégie fédérale dotée d’un budget. Mais en y regardant de plus près, on constate que ce n’est pas aussi solide qu’il n’y paraît, ce dont les acteurs du terrain sont bien conscients.

L’éducation relevant de la seule responsabilité des « Bundesländer » (Etats Fédéraux), qui disposent de ressources et d’ambitions différentes, une structure disparate s’est développée au cours des 15 dernières années. Un nouvel acteur est ORCA.nrw, un consortium de 36 universités publiques de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, opérationnel depuis 2021. Il combine infrastructure technique et soutien humain, car il ne s’agit pas seulement de disposer de plateformes, mais de changer la façon dont les choses sont faites. Des projets similaires sont en cours dans huit des seize Länder allemands, chacun disposant de son propre financement et de sa propre gestion, mais tous reliés au niveau national par un réseau visant à coordonner les REL dans l’enseignement supérieur.

Le renforcement des communautés a été un véritable atout en Allemagne, l’OERcamp, un format de non-conférence existant depuis 2012, constituant le principal point de rencontre pour les praticiens de l’enseignement supérieur, des écoles et de la formation continue.

Mais un problème revient sans cesse. La majeure partie de l’infrastructure des REL (tant sur le plan technologique que social) repose sur le financement de projets spécifiques, sans engagement politique à long terme ni plan commun en place. Il en résulte un paysage qui semble prometteur en théorie, mais qui est un peu fragile dans la pratique.

Seuls quelques enseignants se sont inscrits jusqu’à présent. L’incertitude juridique, le manque de temps et l’absence d’incitations institutionnelles sont souvent cités comme des obstacles. Le défi consistant à aller au-delà des personnes déjà converties, à savoir les enseignants « ordinaires » qui n’ont jamais rencontré les REL, est aussi pressant en Allemagne qu’en France. C’est là que la comparaison devient vraiment intéressante.

Deux pays, un défi – et quelques différences productives

Après avoir passé quelque temps à Nantes et comparé les deux systèmes, j’ai remarqué que les différences ne sont pas aussi importantes que les similitudes. En France, comme en Allemagne, l’éducation ouverte est utilisée par un petit groupe de personnes qui s’y intéressent vraiment, mais le financement est un peu précaire et il leur est difficile de toucher davantage de monde. Le problème de la logique de projet, la difficulté à motiver les enseignants « ordinaires » et la question de savoir comment parler d’ouverture sans perdre les gens dans la terminologie : ce ne sont pas des particularités nationales. Il s’agit essentiellement de caractéristiques structurelles d’un domaine qui a considérablement gagné en ambition sans pour autant voir son engagement institutionnel s’accroître.

La Loire derrière un arbre.
Photo de Markus Deimann prise lors de son séjour à Nantes

La France a mis au point toute une série de nouvelles façons d’impliquer les gens. L’atelier Fresque, le modèle d’ambassadeurs de la Fabrique REL et le recadrage délibéré des REL en tant que « partage » témoignent tous d’une intelligence de communication dont le secteur allemand pourrait s’inspirer. Ici, chez ORCA.nrw, nous avons opéré un changement similaire, passant de « REL » à « contenu éducatif numérique » sur nos plateformes grand public. Mais il semble que la France ait une longueur d’avance dans la réflexion sur ce que cela signifie concrètement.

L’Allemagne, en revanche, dispose d’une infrastructure à laquelle la France aspire encore. Le réseau des REL, l’OERcamp en tant que format communautaire, et la coopération technique inter-régionale via des référentiels partagés et l’OERSI (index de recherche des REL) constituent un tissu conjonctif.

Cela suggère qu’il ne s’agit pas tant d’un pays devançant les autres, mais plutôt de deux systèmes développant des atouts qui se complètent bien. C’est exactement pour cela que nous devrions échanger davantage d’idées.

L’éducation ouverte vit dans les rencontres

Des visites comme celle-ci montrent à quel point l’éducation ouverte est une excellente idée. Pas le genre que l’on trouve sur une plateforme ou dans un dépôt, mais plutôt le genre de chose qui se produit lorsque des personnes partageant des valeurs similaires mais des expériences différentes, se réunissent et échangent leurs histoires. Ce que j’ai retiré de mon séjour à Nantes, c’est une meilleure idée de la manière dont la France aborde l’éducation ouverte, ainsi qu’un sentiment renouvelé que ce travail en vaut la peine et qu’il est mené avec soin et créativité par des collègues confrontés aux mêmes problèmes que nous.

  1. Stash. (24 novembre 2024). Alan Warburton Ponders the Wonder and Panic of Generative AI in8 New Documentary. ↩︎
CC BY logo

Sauf indication contraire, cet article est sous licence CC BY 4.0.